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Oraison Funèbre de l’Éducation Nationale

Mes amis et néanmoins fidèles ouailles ! Quelle lourde tâche ! Quel insigne honneur ! Quelle incommensurable responsabilité ! J’ai donc à faire ici, devant vous, l’éloge funèbre d’une presque défunte si chère à nos cœurs et dont la rayonnante gloire n’a d’égale que la ferveur qu’elle suscite. Certes ne s’agit-il pour l’heure que de la mise en terre virtuelle d’une agonisante qui n’a point encore trépassé. Et d’aucuns trouveraient indécent, sans doute avec raison, qu’on parlât d’elle au passé, alors même que partout se manifeste une ardente dévotion pour la sauver des mains diaboliques qui l’assassinent. Mais c’est pour ne pas avoir à le faire pour de vrai que je m’engage pour de faux (et que j’engage surtout ma réputation) dans cette difficile besogne.

Oui, difficile est la besogne car les mots me manquent. J’implore les puissances célestes de m’éclairer de leur grâce afin que mon verbe soit à la hauteur de la circonstance. Mais, à dire vrai, quelques verres d’Ouzo seront vachement plus efficaces. Parce que…

L’alcool, oui !
L’école FERRYgineuse, non !

Voici donc ce pamphlet contre les vrais fossoyeurs, en manière d’…

Oraison Funèbre de l’Education Nationale


…inspirée de mes Maîtres-soixante-trois : Molière, Voltaire, Bourvil, Dac, Hugo, Devos, Boboss et j’en passe…

Aparté à l’intention des RG : il est inutile de chercher Boboss dans le fichier des activistes révolutionnaires, vous le trouverez sans peine dans le dictionnaire des noms propres, à Bossuet, Jacques-Bénigne 1627-1704.

« Monseigneur ! » Ainsi je débute mon oraison, comme le faisait Boboss, en interpellant mon Dieu, tant pour en obtenir la caution de mon discours que pour confier à ses soins la sauvegarde de l’âme presque défunte. Or à l’Eglise de la Démocratie dont je suis l’humble serviteur, je ne reconnais qu’un seul Dieu : le Peuple, tant il est vrai que « VOX POPULI, VOX DEI ». Certes, ce n’est pas Dieu qui gouverne, mais il fait et défait les princes qui en tirent pouvoir et gloire. Il siège désormais au trône qui est en la France d’en bas.

O Dieu tout puissant ! Fais entendre ta voix ! Que dit la VOX POPULI aujourd’hui ?

« L’Education Nationale, oui !
L’école FERRYgineuse, non ! »

Hélas ! Monseigneur ! La plus fidèle de tes servantes, la plus dévouée de tes filles, elle qui ne vécut que pour te chérir, t’honorer et te grandir, ta fille vénérable et vénérée, ta fille, l’Ecole, se meurt, Monseigneur ! Celle qui nous montra la Liberté, celle qui nous enseigna la Fraternité, se peut-il qu’elle s’éteigne avant que d’avoir atteint l’Egalité ?

Jadis, dans ton infinie bonté, Monseigneur, tu fis venir à toi des apôtres éclairés qui la conçurent au prix de leur sang et la firent naître dans la douleur et les blessures pour qu’elle devînt l’onguent de ta douleur et de tes blessures. En vérité, je vous le dis : « Quand Dieu (…) choisit une personne d’un si grand éclat pour être l’objet de son éternelle miséricorde, il ne se propose rien moins que d’instruire tout l’univers… »(1)

Jules Ferry, oui !
L’école FERRYgineuse, non !

Forte de ses milliers d’officiants comme vous et moi, mes frères, la glorieuse fille du Peuple, l’école de Jules, pourchassa et pourfendit l’obscurantisme et la misère. L’ennemi reculait enfin. Sans capituler tout à fait, il cédait peu à peu au courage et à la ténacité de nos troupes et battait la retraite. (Euh ! Dans le contexte d’aujourd’hui, cette dernière expression revêt un sens qui fait frémir. Mais j’y reviendrai sous peu.) Les armes qui nous manquaient, nous les inventions ou les réclamions haut et fort. Que de peines et de luttes ! Mais nous finissions par nous faire entendre et le combat des justes pouvait reprendre. La gratuité, l’égalité des chances, l’aide aux plus démunis… En brave fille, L’Ecole de Jules les arracha par bribes aux pairs de la Nation. Quel père de famille lésine quand il s’agit de pourvoir à l’éducation de ses enfants ?

Des moyens, oui !
L’école FERRYgineuse, non !

Et voici que vient le temps de la revanche d’Harpagon. Harpagon aux bras longs ; Harpagon à la cassette et à la « Bourse » bien garnies ; Harpagon qui crie « à l’assassin » dès que quelqu’un fait courir le bruit « qu’il a de l’argent caché ».

« Ses plaisirs et ses affaires partagent ses soins ; par l’attache à ses plaisirs, il n’est pas à Dieu ; Par l’empressement de ses affaires, il n’est pas à soi ; et ces deux choses ensemble le rendent insensible aux malheurs d’autrui. Ainsi notre mauvais riche, homme de plaisirs et de bonne chère, ajoutez, si vous le voulez, homme d’affaires et d’intrigues, étant enchanté par les uns et occupé par les autres, ne s’était jamais arrêté pour regarder en passant le pauvre Lazare qui mourait de faim à sa porte. »(2)

Cette sorte d’homme sait si bien les manœuvres politiques qu’il abuse le Peuple et met aux affaires des sbires qui lui sont dévoués ; parfois même le sort les gratifie de ses étranges faveurs. Patriciens des temps modernes mais vieilles recettes des temps antiques : « PANEM ET CIRCENSES », entendez par là : « Star Ac, Foot et Mac Do ». Et le tour est joué.

Le Malin est dans la bergerie désormais. Cependant dès que la bergère crie : « Au loup ! » le berger répond : « Pas le temps ! Je ne veux pas rater OM-VA ! » et le voisin hurle : « Qu’on cesse de me prendre en otage ! »

O chère défunte ! Ce peut-il que nous ayons à ce point failli à notre mission ? Non ! Seulement il n’est pas aisé de se faire entendre quand on est la bergère de l’histoire. « Il est démocratiquement impensable qu’en République il y ait encore trop de gens qui se foutent royalement de tout.»(3)

Les Fables de La Fontaine, oui !
L’école FERRYgineuse, non !

O Sainte Ecole ! Tu péris victime d’une affreuse traîtrise. Longuement et savamment orchestrée. On te fait d’abord prendre pour réformes des amputations sournoises qui peu à peu mettent tes enfants dans l’incapacité de déjouer les pièges du complot. L’illettrisme est la stratégie des Harpagons qui ont intérêt à ce que le grand nombre ne puisse pénétrer leurs desseins, habilement parés de bonnes intentions que l’on clame haut. Puis, un Franc par-ci, un Euro-par-là, année après année, on dégarnit les biens du Peuple, tout en expliquant qu’il faut faire bonne éducation avec peu d’argent ; tout comme on nous veut persuader que pour financer les retraites de nos pauvres petits vieux fatigués il faut les rendre encore plus pauvres, encore plus vieux, encore plus fatigués… Cependant que les cassettes et la « Bourse » se garnissent davantage.

Si j’ai bien servi mon Dieu, mes bien chers frères, mes bien chères sœurs, vous devriez pouvoir imaginer d’autres solutions ! La République ne prêche pas la charité, elle garantit l’équité. En matière d’éducation, elle se doit donc de tout offrir à tous, car c’est encore léser les plus démunis que de leur faire l’aumône du strict nécessaire. Ne soyons pas naïfs ! Les plus aisés pourront toujours s’acheter ces suppléments d’âme qu’on dit superflus mais qui font la culture.

Enfin, Monseigneur, souffriras-tu qu’on décime l’armée de tes serviteurs pour mieux t’asservir ? Permettras-tu qu’on la mette en pièces avant de la jeter en pâture aux appétits mercantiles et mercenaires ? Nous rendras-tu les collègues qu’on nous enlève ?

Des CoPsy, des AS, des SE, des SI, des ATOS, des CPE, des TZR, oui !
L’école FERRYgineuse, non !

Mais j’ai foi en ton pouvoir, Monseigneur. Seule ta force pourra ramener à la vie notre idéal assassiné. J’ai foi en sa résurrection. Chassons les marchands de tes temples ! Que vienne le DIES IRAE ! Que ta volonté soit faite ! Que ta VOX se fasse terrible et nombreuse ! Qu’elle se fasse entendre, non DE PROFUNDIS, mais PER OMNIUM URBIUM VIAS ! Que la foule généreuse clame sa colère par les rues de toutes les villes ! (Hé ! Ho ! On est prof de latin ou on ne l’est pas.)

Le latin, oui !
L’école FERRYgineuse, non !

 
« Tremblez ! ennemis de l’Ecole,
Fats ivres d’argent et d’orgueil,
Le Peuple Souverain s’avance… »
 

Nous chanterons tes louanges, ô Peuple, aujourd’hui, demain, dimanche et PER SAECULA SAECULORUM, pour que vive la République, pour que vive l’Ecole républicaine !

Amen !

 
Oraison faite sur la voie publique en mai 2003
par le frère auto-défroqué Chachah
du Collège Gérard Yvon de Vendôme.
 

2003 Ara Chahvekilian

 
(1) Bossuet Oraison Funèbre de la Princesse Anne de Gonzague de Clèves (1685)
(2) Bossuet Sermon Sur L’Impénitence Finale
(3) Pierre Dac L’os à Moelle