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« Nihil quod crudele utile »

Rien de ce qui est cruel n’est utile

Je vous présente quelques très courts extraits (en latin, suivis de leur traduction) du troisième livre du Traité des devoirs de Ciceron (44 avant Jésus Christ). Cet homme n’était pas un révolutionnaire gauchiste, loin de là. Plus conservateur que lui, tu meurs! Mais c’est fou comme ses mots sont encore lourds de sens de nos jours! Combien parmi les politiques de tous bords qui hantent notre République oseraient les prononcer aujourd’hui?

Par ailleurs, pour moi, ils sont une preuve de plus que mettre à mal l’étude des langues anciennes revient à couper les générations futures de la mémoire du passé, celle qui nous fait nous sentir humains, au sein d’une vaste humanité qui ne connaît pas de frontières, ni territoriales, ni temporelles. Je me demande si là n’est pas justement le but recherché.

Utilitatis specie in republica
saepissime peccatur

ciceron

(III-18).Qui autem omnia metiuntur emolumentis et commodis neque ea volunt praeponderari honestate, ii solent in deliberando honestum cum eo, quod utile putant, comparare, boni viri non solent. […] Etenim non modo pluris putare, quod utile videatur quam quod honestum sit, sed etiam haec inter se comparare et in his addubitare turpissimum est.

[…]

(III-28).Qui autem civium rationem dicunt habendam, externorum negant, ii dirimunt communem humani generis societatem; qua sublata beneficentia, liberalitas, bonitas, iustitia funditus tollitur; quae qui tollunt, etiam adversus deos immortales impii iudicandi sunt.

[…]

(III-46).Sed utilitatis specie in republica saepissime peccatur, ut in Corinthi disturbatione nostri […] Hoc visum est utile […] Sed nihil, quod crudele, utile; est enim hominum naturae, quam sequi debemus, maxima inimica crudelitas.

(III-47).Male etiam, qui peregrinos urbibus uti prohibent eosque exterminant, ut Pennus apud patres nostros, Papius nuper. Nam esse pro cive, qui civis non sit, rectum est non licere, quam legem tulerunt sapientissimi consules Crassus et Scaevola. Usu vero urbis prohibere peregrinos, sane inhumanum est. Illa praeclara, in quibus publicae utilitatis species prae honestate contemnitur.

CiceronDe Officiis – extraits du livre III

Sous prétexte d’utilité, on commet
très souvent des fautes en politique

(III-18).Quant à ceux qui évaluent toutes choses à la mesure des profits et des avantages qu’on peut en tirer, refusant de les peser d’abord au poids de la morale, ceux-là, quand vient le moment d’en délibérer, ont pour habitude de mettre en balance ce qu’ils croient être utile et ce qui est moralement juste. Les gens de bien ne le font pas. […] En vérité la pire des turpitudes ce n’est pas seulement de penser que ce qui semble utile vaut plus que ce qui est juste, c’est encore le fait de les comparer et d’avoir des doutes sur le choix à faire.

[…]

(III-28).D’autre part il y a des gens pour dire qu’il faut se préoccuper des concitoyens mais pas des étrangers ; ceux-ci détruisent les liens qui fondent la société du genre humain qui est notre bien commun à tous ; et ce faisant ils enlèvent tout fondement à la bienfaisance, à la générosité, à la bonté et à la justice. Quand on anéantit toutes ces valeurs on se rend aussi coupable d’impiété envers les dieux immortels.

[…]

(III-46).Mais, sous prétexte que c’est utile, on commet très souvent des fautes en politique, comme nous le fîmes avec la destruction de Corinthe. […] Cela a semblé utile. […] Or rien de ce qui est cruel n’est utile. Car de la nature humaine, à laquelle nous devons nous conformer, la cruauté est la pire ennemie.

(III-47).Ils agissent mal aussi ceux qui interdisent aux étrangers de s’installer dans nos villes, ou qui les expulsent, comme le fit Pennus au temps de nos pères, et plus récemment Papius. Certes il est juste de ne pas laisser quelqu’un se faire passer pour citoyen s’il ne l’est pas ; telle est la loi que firent adopter les très sages consuls Crassus et Scaevola. Mais il est parfaitement inhumain d’interdire aux étrangers l’usage de sa cité. Il y a une grande noblesse à mépriser ce qui a l’apparence de l’utilité publique par souci de droiture morale.

©2016 Ara Chahvekilian pour la traduction