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Les Mamelles de la France

L’autre jour le maître a allumé le TNI pour nous montrer une peinture. Immédiatement on s’est mis à rigoler grave. Et même que Rasibus, il est monté sur sa chaise pour mieux voir à cause qu’il est tout petit. Les filles pouffaient aussi et avaient des joues comme des tomates-cerises. Sur le tableau on voyait une grande dame qui était torse nu et sans soutifs.

Jean-Eude, qui ne vient jamais jouer au foot avec nous les mercredis pass qu’il va au KT, il a détourné la tête et a crié très fâché : « C’est dégoûtant ! Je vais le dire à mon père que le maître, il nous montre la photo d’une ex ibis sioniste ! »

Le maître a souri et il a dit que ce n’était pas une photo mais un tableau peint en 1830 par un certain Eugène Delacroix. Il nous a demandé de bien l’observer et il nous a posé plein de questions dessus.

« A votre avis, il a dit, qu’est-ce que le peintre a voulu représenter ici ? »

Clovis a levé la main. Clovis n’est pas très malin mais il lève tout le temps le doigt. Le maître lui dit toujours de persévérer parce que son enthousiasme sera forcément récompensé à sa juste valeur un jour ou l’autre. Alors le maître s’est approché de lui et lui a demandé : « Eh bien, Clovis ! Que vois-tu sur ce tableau ?

– Les mamelles de la France, Monsieur ! » qu’il a répondu.

Tout le monde était PTDR, sauf Jean-Eude qui boudait. Même le Maître a rigolé, avant d’ajouter qu’il était très satisfait de constater que Clovis gardait quelques souvenirs de la leçon sur le Bon Roi Henri et son ministre Sully, « celui qui le premier eut l’immense privilège d’entrevoir la nature profonde des attributs féminins de la France ». Notre maître, c’est quelqu’un ! Il sait plein de choses. Mais nous, on ne comprend pas toujours ce qu’il raconte.

 

Eugène Delacroix - La Liberté Guidant le Peuple (1830) Eugène Delacroix – La Liberté Guidant le Peuple (1830)

 

Mon copain Bébert s’est penché vers moi et a murmuré que ça devait être une p… qui draguait des soldats sur un champ de bataille « pour leur remonter le moral ». C’est à ce moment-là seulement que j’ai remarqué les autres bonhommes tout autour de la dame, tellement que je n’arrivais pas à détourner mes yeux de ses gros « attributs féminins ». Mais ça ne pouvait pas être un champ de bataille pass qu’il y avait aussi un garçon de notre âge. Les enfants ne vont pas à la guerre. « Dans l’ancien temps si,  a affirmé Bébert. Regarde, il tient des pistolets. » Puis Susie, la première de la classe, a levé le doigt et elle a émis l’hypothèse que ça devait être une illustration de La Guerre des Boutons, parce que les types au premier plan, par terre, n’avaient plus de boutons au pantalon, et qu’il y en avait même un qui avait carrément perdu son froc. Rasibus était d’accord avec cette théorie. « Si ça se trouve, les Velrans ont piqué la chemise de la meuf. C’est pour ça qu’elle a pris le drapeau qui sert à son père les jours de match, et qu’elle a appelé ses copains pour qu’ils viennent la venger. » Toute la classe a approuvé cette brillante démonstration, sauf Jean-Eude qui boudait toujours. De toute façon personne parmi nous n’oserait contester les idées de Susie, vu qu’elle a toujours la meilleure note partout ou presque, et qu’elle n’hésite jamais à exercer son droit à être renseignée au plus vite sur ce qu’elle ignore encore.

Alors le maître a souri une fois de plus. « Quoi qu’il en soit, je constate que vous avez tous parfaitement bien saisi qu’il se dégage de ce tableau une grande tension dramatique. » Aussitôt, comme mu par un puissant ressort, l’index de la main droite de Susie pointa vers le plafond. « La tension dramatique, continua le maître, c’est cette gravité déterminée des personnages et la violence d’un affrontement qui s’expriment par des attitudes, par l’ambiance, par le décor, par des objets, par le choix des couleurs… » L’index a disparu tout aussi prestement qu’il avait surgi.

« Voici donc l’histoire que ce tableau raconte, les enfants. » Chouette ! On aime bien quand le Maître raconte des histoires, même que c’est mieux que la lecture et presque aussi bien que la télé. Comme à son habitude, Mathilde, qui est la plus jeune d’entre nous, et encore plus petite que Rasibus, elle a « ramassé ses jambes sous ses fesses », comme dit le maître, elle a fermé les yeux et elle a mis son pouce dans la bouche. Elle dit que comme ça elle voit mieux le film dans sa tête.

« Vous vous souvenez sans doute qu’après la chute du Premier Empire, en 1815, la Monarchie a été rétablie et on a appelé ça La…
– Restauration, a lancé Susie.
– Très juste, a fait le Maître. Or, en 1830, a-t-il continué, la France est gouvernée par le Roi Charles X qui aimerait bien rétablir la monarchie absolue. Seulement il y a beaucoup de journaux et de députés qui ne sont pas d’accord, certains même rêvent d’une République. Alors, estimant que son pouvoir et son royaume sont en danger, le 25 juillet Charles X fait paraître 5 ordonnances par lesquelles il proclame la dissolution de la Chambre des députés, il met fin à la liberté de la presse et rétablit la censure. »

Là le maître a dû s’interrompre pour satisfaire la curiosité de l’index précédemment cité. Nous avons ainsi appris qu’une ordonnance royale était un texte officiel par lequel le roi donnait des ordres, et que ces ordres devenaient des lois arbitraires puisque le roi les avait décidées tout seul sans rien demander à personne. Donc une loi arbitraire c’est comme la décision d’un arbitre : on n’a pas le droit de contester.

On a bien vu que Clovis était déçu ; il croyait que c’était comme l’ordonnance d’un médecin, que la censure était un médicament en compresse pour guérir les députés restés au lit dans leur chambre et souffrant d’une maladie appelée dissolution. J’avoue que moi non plus, je n’ai toujours pas très bien compris. Pas grave ! Je demanderai à Bébert qui, lui, semble avoir tout pigé. En effet à la fin des explications du Maître il s’est écrié : « C’est comme le 49-3 ! » A quoi le Maître a répondu, avec des étoiles dans les yeux comme un footballeur qui vient de marquer un but : « Pas tout à fait mais presque. Et je laisse à votre camarade Robert le soin de vous expliquer plus tard ce qu’est le 49-3.

– Moi je sais, il a dit Clovis. C’est un gros calibre. C’est du lourd. Ça craint !»

Comme Bébert s’est mis à rigoler, on a deviné que Clovis s’était encore trompé. Mais dans les yeux du Maître ça faisait deux à zéro. Il a repris son récit.

Le lendemain des journalistes protestent dans des journaux parus illégalement, et le 27 juillet 1830, des centaines de Parisiens furieux envahissent les rues de la Capitale en manifestant bruyamment leur colère. Il y a là des ouvriers, des artisans, mais aussi des bourgeois, des commerçants, des journalistes bien sûr, des médecins, beaucoup d’intellectuels et un grand nombre d’étudiants. Et des femmes aussi. Ils sont bientôt 8000. (Là Bébert a voulu savoir si cette estimation venait de la police ou des organisateurs.) Beaucoup réclament la démocratie et écoutent les plus anciens d’entre eux qui racontent leurs souvenirs de « La Grande Révolution », celle de 1789. Le Roi envoie l’armée pour les disperser. Les soldats chargent en tirant sur la foule. Celle-ci élève des barricades, s’arme comme elle peut et riposte en criant « Vive la République ! » Alors on fait donner les canons pour dégager les rues. Mais les insurgés font mieux que résister. Il y a même des soldats qui désertent pour les rejoindre. Les accrochages n’en sont que plus violents : cliquetis des sabres, crépitements des armes à feu, grondement du canon, débris, gravats, cris sauvages, râle des blessés et des mourants, les rues tachées de sang, l’odeur de poudre, les fumées, les incendies, les pillages… (Et même que le maître il nous a parlé d’un bonhomme prénommé Victor qui aurait vu un garçon tomber par terre par la faute à un type appelé Voltaire, le nez dans le caniveau par la faute à un certain Rousseau. Nous, on n’a pas vraiment compris quel était le rapport.) Les affrontements dureront 3 jours et feront près de 1200 victimes parmi les combattants des deux camps.

A ce moment-là Mathilde a sursauté et, arrachant brusquement son pouce de la bouche pour plaquer ses petites mains contre ses oreilles, les yeux toujours clos, elle a poussé un gémissement de douleur en faisant une drôle de grimace. Dans son film intérieur on avait oublié de mettre « déconseillé aux moins de 10 ans ». Quand l’instituteur s’est excusé de lui avoir causé cette frayeur, elle nous a dit comme ça qu’elle avait imaginé la police tirant sur des étudiants ; elle avait eu très peur car sa grande sœur va souvent dans des manifs « pour rester toute la nuit debout ». Le Maître a dit que ça ne risquait pas d’arriver parce qu’on était justement en République et que, de nos jours, manifester était un droit. « Tu parles ! » a soufflé Bébert entre ses dents ; une fois son père « qui tenait gentiment un piquet » s’était fait salement matraquer par les keufs.

« Qui a gagné ? » Toutes les têtes se sont tournées vers Jean-Eude qui avait fini de faire son boudin dès qu’il avait entendu que des médecins avaient pris part à la révolte (son père est chirurgien). Il montrait soudain une grande impatience à connaître la fin de l’histoire.

« Qui a gagné ? Bonne question ! Le 30 juillet, comme les parisiens révoltés ont réussi à repousser les soldats hors de Paris, le Roi Charles X abdique, c’est-à-dire, ma chère Susie, que de lui-même il abandonne le pouvoir. Alors une poignée de députés soutenus par des banquiers, à force de manœuvres politiques, réussit à écarter l’espoir républicain et place immédiatement sur le trône le Duc D’Orléans, le cousin du précédent Roi. Il régnera sous le nom de Louis-Philippe 1er. C’est le début de la Monarchie de Juillet. »

Jean-Eude arborait maintenant une mine tout à fait réjouie (sa maman est la directrice régionale d’une grande banque française).

« Comment ça ? Ils avaient gagné mais c’est comme s’ils avaient perdu ? C’est de l’arnaque ! s’est écriée Susie.
– C’est de l’arnaque ! répétèrent plusieurs voix aux quatre coins de la classe.
– Ça n’empêche ! C’est fortiche quand-même, il a dit Bébert. Chapeau ! Ils étaient 8000 et en trois jours ils ont mis un roi à genoux. Mon père avec ses copains qui sont 50 fois plus nombreux, ça fait quatre mois qu’ils font des grèves et des manifs pour qu’on enlève « les lois des conneries » et y z-y arrivent pas !
– Oui, il a dit le maître. Comme l’a si bien dit votre camarade Robert, c’est quand même une grande victoire pour les idées républicaines. Le peuple a pris à nouveau conscience qu’il possède un grand pouvoir légitime et qu’il peut changer les choses, qu’il peut influer sur le cours de l’Histoire. Il y aura d’autres révoltes, d’autres victoires volées, avant que la France ne devienne une République. Il faudra qu’un jour je vous raconte qui était Louise Michel dont notre école porte le nom. Mais revenons au tableau que je vous montre aujourd’hui. Il représente donc une scène idéalisée de cette révolution de juillet 1830, que des poètes ont appelée « Les Trois Glorieuses », les trois journées qui ont fait la gloire du peuple. »

C’est drôle comme tout ou presque sur le tableau devenait maintenant évident. Nous reconnaissions Paris avec les tours de Notre-Dame, là-bas, au loin ; les soldats au pied des immeubles qui chargent fusil à la main ; les fumées des canons qui tirent sur les barricades… Mathilde a même prétendu qu’elle entendait l’effrayant vacarme des combats « comme si elle y était ». Mais ce n’était que Clovis qui s’ingéniait à agrémenter le tableau d’un bruitage plutôt réaliste, à l’aide de sa bouche qui, à maintes reprises, s’était déjà révélée très habile à cette besogne. Pour ma part, il me semblait maintenant que je reconnaissais chacun des personnages du tableau : le bourgeois, le pauvre, l’ouvrier, l’intellectuel, le déserteur… et même le garçon victime de la bande à Voltaire et Rousseau.

Cependant une chose nous intriguait encore. Le maître avait bien dit qu’il y avait eu des femmes parmi les insurgés, « mais elles ne se sont tout de même pas battu à poil », s’inquiétait Bébert. Le maître a répondu que ce n’était peut-être pas une vraie personne qui était peinte sur le tableau, mais qu’il s’agissait plutôt de la représentation d’une idée. Il a dit comme ça que souvent les artistes donnent à une idée l’apparence d’une personne, que cette personne est en général une femme, et même que ça s’appelle une « allez gorille ».

« Voyez comme cette femme semble solide, forte, déterminée, comme elle semble appeler, du regard et du geste, le peuple à la suivre, voyez comme son allure et son pas paraissent sûrs. Elle rassure et protège, comme une Maman. Mais quelle peut bien être l’idée qu’elle illustre ainsi ? Quelqu’un a-t-il une suggestion ? »

Immédiate et spontanée, prenant tous les camarades de court, la réponse fusa de la bouche de Clovis : « La Liberté ! »

Tandis que la figure du maître dans son ensemble traduisait un étonnement indicible, ses yeux chantaient en silence : « Et un… et deux… et trois-zéro ! »

Visiblement ému par l’exploit miraculeux de son cancre préféré, il s’est approché de lui. On aurait dit qu’il voulait le prendre dans ses bras. Il se contenta de tapoter affectueusement la joue gauche de Clovis, puis il a pronocé ces mots impensables et qui nous ont laissés longtemps ébahis : « C’est bien, Clovis ! Très bien ! C’est même excellent ! »

Il nous apprit que le tableau s’appelait en effet « La Liberté Guidant le Peuple. »

« C’est pas une raison pour montrer ses nichons ! a protesté Jean-Eude. C’est dégoûtant ! » Le maître nous a dit qu’il fallait, là aussi, voir la valeur symbolique : La Liberté nourrit le peuple, ses enfants, comme une mère allaite ses nourrissons, leur donnant ainsi la force de se défendre et de « grandir ». Puis il nous a expliqué des tas d’autres choses à propos de ce tableau de Delacroix. La composition en triangle ; le choix des couleurs grisâtres pour mettre en valeur par contraste le drapeau tricolore ; le bonnet phrygien que porte la dame… « Visible au Musée du Louvre, l’œuvre que vous contemplez est un Trésor National pour notre République, parce qu’elle exalte l’une de ses valeurs fondamentales. Naguère on l’a reproduite sur des billets de banque et sur des timbres. C’est l’équivalent pictural de La Marseillaise. »

Notre maître, c’est quelqu’un ! Nous, on l’aime bien, même si parfois on ne comprend pas tout ce qu’il dit. Mais il faudra quand même que je lui demande qui c’est cette « ex ibis sioniste » dont Jean-Eude a parlé.

 

juin 2016 Ara Chahvekilian