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La Constitution de mon Papa

L’autre jour, mon Papa, il a dit comme ça, que la Constitution Européenne, c’est génial. C’est quelqu’un, mon Papa ! C’est un fortiche. Il sait tout et il comprend tout, mon Papa. Tellement il est fort, mon Papa, qu’il n’a même pas besoin de la lire pour comprendre cette Constitution. Il a regardé la télé et il a dit : «C’est génial !»

Ma petite sœur a demandé : «Dis, Papa ! Qu’est-ce que c’est, une constitution ?»

Alors il a répondu : «C’est un ensemble de lois qui fixent les règles de la vie commune dans une société.
– Ah ? a dit ma petite sœur. Et une société, qu’est-ce que c’est ?
– Ce sont des gens qui vivent ensemble et qui dépendent les uns des autres, il a répondu, mon Papa. Alors il faut une constitution pour leur dire comment ils doivent vivre heureux ensemble.
– Je vois, a dit ma petite sœur. Une société c’est comme une famille.
– Exactement, ma Poule, a fait mon Papa.»

Il l’appelle toujours Ma Poule et même que ça énerve ma sœur. Mais lui, il s’en moque, ça le fait rigoler. Moi aussi je rigole quand ma petite sœur s’énerve.

«Est-ce qu’on a, nous aussi, une constitution dans la famille pour nous dire comment vivre heureux ?
– Non, mais…»

Mon Papa a eu l’air de réfléchir. Puis il a déclaré, ravi, qu’il venait d’avoir une très bonne idée.

«Les enfants ! La famille aura désormais sa constitution. Je vais reprendre les dispositions de la future Constitution Européenne pour les appliquer à la famille. Il faut vivre avec son temps, que Diable ! Mieux encore : nous serons en avance sur notre temps. Une famille moderne ! Vous allez voir, tout va aller mieux maintenant. Faites-moi confiance !
– Chouette ! a dit ma sœur.»

Nous, on lui fait confiance, à mon père. Seule Maman n’a rien dit. Elle avait un air pincé. Elle semblait avoir des doutes.

Le lendemain, une longue liste intitulée Constitution Familiale, avec des articles soigneusement numérotés, était affichée sur le frigo pour que tout le monde puisse la voir. Ah ! C’est quelqu’un, mon Papa !

J’ai tout lu. Mais je n’ai pas tout compris. C’est que mon Papa à moi, c’est un fortiche.

«Si tout le monde pouvait comprendre les lois, il n’y aurait plus de boulot pour les avocats et autres hommes d’État. Quand tu ne comprends pas, fiston (moi, il m’appelle fiston), tu viens me voir et je t’explique.»

Par exemple, il y a écrit : «Les enfants ont le droit de manger des bonbons.» Super ! Alors je suis allé demander ma part à mon Papa. Mais il a refusé de m’en donner. Il m’a expliqué comme ça que j’avais effectivement le droit de manger des bonbons mais qu’il n’était pas écrit qu’il était obligé de m’en donner. C’est un malin, mon Papa ! Lorsqu’on va chez Mamie pour les vacances, elle dit que nous avons droit à un bonbon par jour. Alors elle nous en donne. Quand il n’en reste plus et qu’elle a oublié d’en racheter, elle nous donne un biscuit, pour nous consoler. «Un juste dédommagement» qu’elle dit.

Ma sœur a voulu qu’on change cette loi-là. Mon Papa a répondu qu’il faudrait l’unanimité dans la famille pour modifier la Constitution.

«Est-ce qu’on a l’unanimité ? a demandé ma sœur.
– Non ! a dit Papa.
– Pourquoi ?
– Parce que je ne suis pas d’accord ! il a répondu, mon Papa. Si vous voulez, vous pouvez vous payer des bonbons avec votre argent de poche.»

Puis Papa a décidé d’acheter un fusil. Parce que, c’est vrai, nous, on n’a pas d’ennemis, mais ça n’empêche. On ne sait jamais. Il parait qu’il faut développer les moyens de défense au sein de la famille. C’est ce que dit mon Papa. Seulement, un fusil et des munitions, ça coûte très cher. Il faut donc que nous fassions des économies. Nous aurons moins d’argent de poche. Il faudra faire durer nos vêtements. Nous n’achèterons plus de livres. Plus question de payer un étudiant pour m’aider à comprendre mes leçons. Bref ! Plus de dépenses inutiles !

L’autre matin, j’ai entendu Maman qui disait : «Au moins un bisou de temps en temps, ça ne coûte rien.» Et mon Papa a répondu : «Ouais, mais ça ne rapporte rien non plus !» J’ai de la peine un peu parce que depuis que nous avons une constitution Papa et Maman se disputent plus souvent. Un soir Maman a voulu m’aider à faire mes devoirs. Elle s’est fait gronder très fort par Papa qui ne veut pas que la libre concurrence entre les enfants de la famille soit faussée. «S’il veut des cours, il se les paye sur son argent de poche.» Car, «pour une saine émulation entre les membres de la famille,» comme dit Papa, «la concurrence libre et non faussée» est la première loi de notre constitution. D’ailleurs, c’est pour cette raison que notre argent de poche, à ma sœur et à moi, est proportionnel à nos résultats scolaires.

C’est chouette pour ma petite sœur qui est tout le temps première de sa classe. Mais moi, comme j’ai du mal, ma tirelire est presque vide. Il faut donc que j’économise beaucoup, car j’aimerais acheter un beau cadeau à mon Papa pour la fête des pères.

Pass’que mon Papa, c’est quelqu’un !

2005 Ara Chahvekilian

Ce récit est une fiction. Mais toute ressemblance avec une situation réelle ne serait pas totalement fortuite.